« L'incroyable faillite du bio français* » …et Petits constats des légumes bio en Italie
Un dossier titrant « L'incroyable faillite du bio français *», qui plus est dans un grand hebdomadaire national , m’avait intrigué. En voici quelques extraits :
« Pour rattraper notre retard, les paysans devront se convertir, trouver des terrains et écouler leurs productions. « Le bio ne doit plus être un choix idéologique, il doit s'imposer dans le circuit de distribution classique, martèle Philippe Mérillon, chef du service de la stratégie agroalimentaire au ministère. Il faut lutter contre l'idée que faire du bio, c'est faire petit. » Le mouvement bio souffre de son image. Que chacun produise dans son coin, c'est peut-être bien, mais les grandes enseignes de distribution ne peuvent rassembler à moindre coût les tonnes nécessaires. Voilà pourquoi elles se fournissent auprès des immenses coopératives bio du sud de l'Europe, tandis que nos paysans vendent leur production en direct à la ferme ou sur des marchés locaux. Le Moyen Age !
….
Le seul légume bio français vendu chez Picard est donc le brocoli. Tout le reste est acheminé par route depuis l'Italie, mystérieusement capable, elle, de produire du beau bio. »
Donc, outre les solutions préconisées qui doivent passer par les circuits de grande distribution (ce que je ne peux que regretter, mais bon, si les consommateurs y trouvent leur compte…), le Sud de l’Europe produit le bio capable de satisfaire la demande de ces ogres alimentaires. Mais comment font l’Italie et L’Espagne ? Et si nous allions voir sur place ?
Nous sommes donc allés dans le Sud de l’Italie en Février 2010, à Battipaglia (à 80 km au Sud-Est de Naples) dans une ferme bio de 30 ha au milieu d’une immense zone maraîchère et de production fruitière : 50 km de long sur environ 10 km de large.
Et 1 potager bien composé complète l’ensemble et sert essentiellement aux repas servis à la table d’hôtes. Le reste de la surface (soit un peu plus de 20 ha) est loué à d’autres fermiers.
Nous n’avons pas douté que cette production respectait bien le mode de production biologique. D’autant plus que ces légumes sont en grande partie achetés par Tesco (un des premiers distributeurs anglais). Tesco a élaboré un référentiel « Nature's Choice », s'appliquant aux producteurs des fruits et légumes, où sont inclus les modalités de traitements pré-récolte autorisés, la formation des ouvriers, le stockage des produits phytosanitaires, l'utilisation raisonnée des fertilisants, la protection de la faune et la flore, l'audit energétique….Tesco vérifie sur place le respect des principes établis dans son référentiel. C’est réellement une garantie de sérieux pour les consommateurs britanniques.
Toutefois, 2 remarques essentielles s’imposent immédiatement à nous:
1- Ces méthodes de production bio reprennent celles de l’agriculture conventionnelle : mêmes travaux sauf qu’effectivement, les produits utilisés sont bien organiques et non chimiques. Je ne suis pas sûr que techniquement, ces solutions ne soient pas dans l’impasse : le manque de diversité, la faiblesse de rotations des cultures, la pulvérisation de trop de cuivre (dangereux en cumulé pour la vie des sols),… ne résoudront pas les déséquilibres et la dégénérescence des sols observés dans nos pays. Mais bon, il existe plusieurs façons autorisées de faire du bio…
2- Mais où sont donc toutes les autres productions bio ? Tomates, aubergines, Choux-fleurs,… si présents dans nos supermarchés bio en France. La fermière qui nous accueille, nous indique que ces légumes sont bien plus compliqués à produire que les légumes feuilles en bio et ne sont donc pratiquement pas cultivés en bio dans la région : « Depuis 2 ans, l’Institut de recherche en horticulture, étudie la possibilité de cultiver des tomates en Bio » (sic).
Par prudence, nous nous sommes dit que peut-être nous n’étions pas dans une zone de production bio, mais dans une zone de production légumière classique ? J’ai donc voulu comprendre la situation de l’agriculture bio en Italie (cf ANNEXE 1). Et bien, les Italiens cultivent près de 15 270 ha de légumes en plus qu’en France (de quoi nourrir théoriquement 12 000 familles en paniers de légumes par an : c’est finalement assez peu, ne trouvez-vous pas ?). Et à regarder de plus près, ce sont essentiellement des légumes feuilles qui sont produits en bio (40 %) : tiens, tiens… nous retrouvons là ce que nous avions vu en cultures. Les tomates (8 %) et les autres légumes fruits (8 %) sont cultivés dans une proportion bien plus modeste. Nous pouvons facilement émettre l’hypothèse que la grande majorité de ces légumes fruits se retrouvent dans les assiettes des Italiens, tant leurs antipasti et salades sont délicieuses. Et n’oublions pas la part importante des cantines bio en Italie.
Inutile de vous dire que nous ne prétendrons pas dire ici, d’où viennent ou ce que « sont » ces tomates et autres légumes bio affichés avec la provenance « Italie » ?
En conclusion :
Mais pourquoi la production bio Italienne ne suffirait-elle pas pour la consommation en Italie ?
D’où viennent tous ces produits « bio » italiens en France? A quoi riment toutes ces exportations ? Les besoins des Français en produits bio sont-ils si importants ? Ou plutôt, les prix étant inférieurs aux nôtres, les légumes italiens paraissent donc plus attractifs.
Pourquoi seul le prix compte ? Trop de flou, trop de grandes surfaces aux seuls objectifs financiers, trop d’intermédiaires peu scrupuleux, trop de transports, … travaillent dans le sens des Français recherchant toujours la « bonne affaire » !!! Espérons que les producteurs français bio ne soient pas tentés par cette organisation.
Et non, si « nos paysans vendent leur production en direct à la ferme ou sur des marchés locaux », ce n’est pas « Le Moyen Age », mais un retour à un équilibre juste entre les producteurs et consommateurs, à des relations où chacun se respecte et ne subit pas la loi des centrales d’achat des hypermarchés. Le renouveau du commerce passera par là…
Pour toutes ces raisons, le bio devrait être local !
Alain Crochot
ANNEXE 1 : Situation de l’agriculture bio en Italie
1- Les données officielles nous disent : « Classement européen de l’AB = N°1 : Italie avec 1,1 million d’Ha (16% des surfaces européennes). En forte progression » (Séminaire Agence Bio du 26/02/09). 44 000 producteurs sont bio, + 8 % de la SAU est en bio. La plupart des fermes biologiques italiennes sont dans le Sud et les îles (70 %)- (source INEA).
2- L’UE-règlement 2092/91 est opérationnel depuis 1992. 16 organismes de certification existent (3 en France). L’absence d’un logo national, la non utilisation du logo européen (considéré comme n’étant pas assez visible et différencié par rapport aux logos IGP et AOP), et la prolifération des « private labels » biologiques génèrent de la confusion chez le consommateur (source Agence Bio- bioitalie2006.pdf).
3- Quelles sont donc les grandes productions bio en Italie ?
Le bio existe en grandes quantités en Italie mais cela concerne en réalité d’avantage les pâturages (près de la moitié des surfaces), les céréales (près du quart) que les fruits et légumes (sauf olives) représentant 4 % de la SAU en bio, soit 44 000 ha environ dont 22 062 ha en agrumes bio, et donc 24 268 ha en légumes à comparer avec 9 250 ha en France. « La diffusion des légumes est modeste » (source Agence Bio- bioitalie2006.pdf) !
SURFACES LEGUMES EN ha CULTURES BIOLOGIQUES | Italie (2006) |
Choux fleur | 569 |
Autres choux | 2994 |
Céleris | 61 |
Poireaux | 180 |
Laitues et salades | 336 |
Epinards | 292 |
Asperges | 313 |
Autres légumes verts | 9441 |
Pois | 3774 |
Haricots | 693 |
Tomates | 1990 |
Concombres | 45 |
Fraises | 158 |
Autres légumes fruits | 2051 |
Carottes | 804 |
Ail | 229 |
Oignons et échalotes | 158 |
Autres tubercules | 180 |
Total | 24268 |
J’ai découvert par ailleurs que 8 000 Tonnes de légumes (par exemple les choux, choux-fleurs) sont importés de pays de la CEE, d'autres en provenance d'Égypte (par exemple, les laitues, carottes).
Les principaux fruits bio sont les agrumes (essentiellement des citrons et des oranges, 3 % de la SAU Bio), les olives (10 % de la SAU Bio) et les pêches, le tout plutôt produit en haut de gamme;
4- Les consommateurs italiens n'ont pas de préférence pour des aliments cultivés localement ; par ailleurs, il n’existe pratiquement pas de magasins bio dans le Sud (ils existent apparemment dans la moitié nord de l’Italie). Enfin, l’environnement reste une notion ignorée : il est facile de retrouver les bidons de traîtements phytosanitaires, mais aussi tous les déchets, un peu partout sur les bas-côtés et même sur les plages avoisinantes (non nettoyées l’hiver).
5- Le marché italien de consommation des fruits et légumes issus de l’agriculture biologique en 2005 est de 225 millions d’euros (soit environ 2 % du marché alimentaire) contre 390 millions d’euros en France.
6- Il est à noter qu’avec 1 Million de repas bio servis par jour dans les cantines bio en Italie (140 000 /jour à Rome (!) de repas bio à 70 %), une partie de la production bio est ainsi très bien valorisée : d’après mes calculs, plus de 4 000 ha sont destinés aux écoles, soit près de 10 % de la surface en fruits et légumes bio.
7- Les exportations : Les évaluations sont différentes suivant les sources : les plus récentes, à titre indicatif, font état d’exportations qui représenteraient les 2/3 de la production bio italienne, mais il est impossible de connaître les volumes exportés et surtout la répartition des produits exportés en France (libre circulation des marchandises en Europe). Cette proportion est à rattacher aux 50 à 60% des fruits et légumes bio qui ne sont pas produits en France (mais quel est le poids des fruits exotiques, des produits consommés hors-saison, et des légumes méditerranéens ?).
ANNEXE 2 : Quels conseils peut-on donner aux consommateurs français ?
Nous vous conseillons de regarder de plus près, les étiquetages pour en connaître la provenance et la certification :
Pour les produits italiens, d’après nos informations, les 3 certifications les plus sûres sont : ECOCERT Italia, ICEA et AMAB.
Mais sachez que par exemple, la Ville de Rome a imposé aux entreprises participant à ses appels d’offre (cantines bio), les critères suivants : Certification internationale de qualité ISO 9001, Plan d’autocontrôle HACCP, Cahier des charges des bonnes pratiques en matière d’hygiène et Contrôles des entreprises effectués par l’administration de la ville.
De même, les britanniques et allemands préfèrent leurs propres organismes de contrôle et de certification (4 organismes officiels allemands sont présents en Italie) dont QC&I , ABCERT.
Mais à mon avis, l’agriculture bio-dynamique (logo DEMETER) est véritablement la seule agriculture assurant la santé du sol et des plantes et procure ainsi une alimentation saine.
Demeter est présent en Italie (Siège basé à Parme)
ANNEXE 3 : Bibliographie
*Journal Le Point, Publié le 20/05/2009 N°1914, par Emilie Lanez.
L’agence Bio (Ministère de l’Agriculture-France) a édité une note de synthèse en 2006 sur l’agriculture bio en Italie : http://www.agencebio.org/upload/pagesEdito/fichiers/bioitalie2006.pdf (Prestation réalisée sous système de management de la qualité certifié AFAQ ISO 9001)
La FIBL Suisse (Institut de recherche bio) propose une bonne synthèse sur l’agriculture bio en Italie, malheureusement non quantifiée pour les fruits et légumes : http://www.organic-europe.net/country_reports/italy/default.asp

1 commentaire:
Très bon dossier. J'avais été également intrigué par la masse de produits bio italiens. Voilà qui répond à mes questions !
Brigitte (Amap Maisons-Laffitte)
Enregistrer un commentaire